Sous les brumes de Mafate

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Sous les brumes de Mafate

Lucie Noël/Richard


Collection :
Vénus

Synopsis :

« Mafate, autrefois refuge des esclaves « marrons », cirque né du volcan Le Piton des Neiges, se situe au cœur de l’Ile de La Réunion dans l’Océan Indien.

Synonyme d’isolement et de solitude (de par son relief tourmenté et chaotique qui empêche la route de pénétrer au cœur de ce paradis terrestre), on n’y accède que par des kilomètres à pieds en empruntant les sentiers de randonnée. Aujourd’hui, Mafate est devenu site protégé du patrimoine de l’UNESCO et doit aussi sa notoriété par la fabuleuse course à pied « la diagonale des fous ».

Mais pendant très longtemps, Mafatais et habitants du littoral ont mené deux modes de vie complètement différents : les uns isolés dans leurs montagnes, les autres profitant du confort de la vie moderne.

Par leur histoire, Marianne la fille du cirque et Ary, jeune homme de la ville, mènent le lecteur à découvrir l’évolution de ce site hors de commun, très apprécié maintenant par les amateurs de nature sauvage. »

Sortie papier le 11 février 2017

et en avant-première le 04  février dans la boutique EE.

Extraits :

Extrait 1

Marianne aimait bien parler du Cirque, mais à chaque fois qu’il était question de route, cela l’agaçait au plus haut point. Comment pouvaient-ils seulement imaginer le tracé d’une route menant jusqu’au Cirque après la randonnée qu’ils venaient de faire?? Avaient-ils marché les yeux fermés?? Ne comprenaient-ils pas que cela gâcherait tout le bénéfice bien-être et le charme du paysage?? Que le béton détruirait la beauté des sites alentour?? Que ce serait un sacrilège?? Le Cirque sans la route était un endroit exceptionnel?! Du point de vue de Marianne, Mafate devait rester comme tel et la route, là où elle était. Elle avait du mal à imaginer tous ces hectares de forêt qu’il faudrait saccager pour faire place au bitume, sous prétexte de rendre Mafate plus accessible. Les gens venaient à Mafate pour marcher, profiter du bon air, s’aérer les poumons et l’esprit, pas pour une sortie coincée dans une voiture?! Elle essaya d’expliquer calmement son opinion aux touristes.

— Le village est mieux comme ça, vous comprenez?? Et puis, tant pis si on peut nous prendre pour des sauvages, une espèce en voie de disparition. Tous ceux qui sont restés ici sont heureux de la vie qu’ils mènent. Tout le confort d’en bas ne rend certainement pas les gens plus heureux que nous, non?? C’est une autre manière de vivre, c’est tout. Beaucoup d’entre nous ne savent peut-être, même pas lire, mais nous essayons toujours de nous débrouiller pour vivre correctement. Nous nous éclairons encore avec les bougies et même les lampes à pétrole, mais tous ceux qui veulent bien le reconnaître vous diront que Mafate est exceptionnel comme site touristique. Vous croyez vraiment qu’avec du goudron jusqu’ici, nous vivrons mieux?? Vous pensez que les gens seront encore enthousiasmés pour faire des randonnées à pieds s’ils ont une route pour venir jusqu’ici??

— Il est vrai que je ne voyais pas les choses sous cet angle. Mais à vous écouter, on est vite convaincu. Ce qui peut paraître comme une vie dure pour nous n’est pour vous qu’une agréable manière de profiter de la vie. Vous devriez faire de la politique, vous atteindrez un bon score avec votre franc-parler.

— Oh non?! Je serai trop malheureuse en faisant de la politique?! Cela doit être difficile de toujours trouver les bonnes solutions pour contenter tout le monde?!

Elle lui était reconnaissante de sa compréhension?: quand elle commençait à parler parfois, elle avait trop tendance à dire le fond de ses pensées, et cela ne pouvait pas forcément plaire à tout le monde.

— C’est ainsi la vie, avec ses différences, remarqua-t-elle avec philosophie.Nous ici, nous n’avons pas de route, pas de voitures, mais nous ne sommes pas         enfermés toute la journée entre quatre murs. Nous ne sommes pas stressés avec     l’obligation de finir plein de tâches dans la journée?! Le matin, notre réveil c’est les chants de coqs?!

Extrait 2

Ils marchèrent d’un pas tranquille, mais eurent l’impression qu’ils allaient plus vite qu’à l’aller. Ils se sentaient pousser des ailes. Ary, pour combler le silence au bout d’un kilomètre de marche, commença à faire des louanges sur les cousins qu’ils venaient de quitter.

— Maximin et Angéla sont vraiment très chaleureux?! Ils sont comme tous ceux qui t’entourent. Dis Marianne, vous êtes tous ainsi à Mafate?? On dirait que chacun se soucie de son voisin et s’entraide. En ville, si tu te fais agresser devant témoins, ils ne vont pas lever le petit doigt pour te secourir afin de préserver leur sécurité. Chacun sauve sa peau?! Les gens sont devenus si égoïstes, si méfiants qu’ils en deviennent malades?!

— Nous avons toujours eu l’esprit de communauté je le reconnais. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais eu de conflits ni de méchancetés. Quand ça éclate, c’est vilain?! Enfin, autrefois plutôt?! Maintenant c’est plus rare. Nous sommes moins nombreux et nous trouvons toujours le moyen de nous soutenir mutuellement en cas de besoin. Tu aurais encore été plus étonné si tu avais connu Mafate quand je devais avoir les dix ans.

— C’était moins bien qu’aujourd’hui??

— Oh non?! C’est pas ça?! Lorsqu’il y avait un mariage, tout le village participait et était convié. Je me rappelle encore les jours de l’an?! Les fêtes débutaient le premier janvier pour durer plus d’un mois entier?! Chacun à son tour donnait son jour de réception. Par exemple, aujourd’hui, je t’invite chez moi avec d’autres amis. Demain, tu me rends la pareille et tu nous invites tous à ton tour. Et on faisait ainsi le tour des maisons, mangeant pâté créole avec de la liqueur en se souhaitant « Bonne année ». On jouait de l’accordéon, de l’harmonica, du violon. On tuait vaches, poules, cochons, canards. Tout était bon pour faire la fête pour se retrouver et prendre le temps de bien débuter l’année ensemble. Ah, je m’en souviens encore?! Tout le mois de janvier, pas un seul habitant ne travaillait vraiment et pour nous les enfants, c’étaient des moments de joies. Maintenant, on continue de se retrouver pour les jours de fête, mais ce n’est plus la même ambiance. On a toujours la nostalgie pour ceux qui ne sont pas là?! Ça, c’est dommage?! Si tu avais connu cela Ary, jamais tu ne l’aurais oublié de ta vie. Maintenant, c’est autre chose, mais je me rappelle toujours ces jours de fête en me disant que j’ai au moins eu la chance de vivre de tels moments.

Elle racontait ses souvenirs et il l’écoutait, médusé qu’elle soit transformée une fois qu’elle commençait à parler de ce qui la passionnait. Sa voix chantante était comme une musique pour ses oreilles.

Extrait 3

Elle n’avait pas encore envie d’entendre Marianne lui parler des différences entre la vie des gens des bas et celle des Mafatais. Son raisonnement ne tenait pas debout. Malgré son jeune âge, elle était persuadée qu’on peut naître n’importe où, et rencontrer l’amour n’importe où aussi, à n’importe quel moment. Elle ne comprenait pas pourquoi Marianne s’accrochait à ces différences pour repousser Ary qui s’adaptait dans le Cirque comme s’il y avait toujours vécu. Même Marc le lui avait fait comprendre. Cela crevait les yeux qu’ils s’aimaient, alors pourquoi hésiter?? Elle était plus jeune que Marianne, mais elle avait envie de la secouer pour qu’elle ouvre les yeux et arrête d’être têtue, alors que ce n’était pas sa nature.

— Marianne, Ary veut faire partie de ta vie à Mafate justement?: c’est cela qui compte. Tu sais ce qui te manque?? Un peu de rouge à lèvres.

Elle n’aimait pas les sujets trop graves, trop sérieux. Elle aimait l’exubérance, la joie de vivre.

Marianne n’avait pas écouté les derniers mots de la jeune fille.

« Faire partie de ta vie à Mafate »?: cette éventualité réveillait en elle un rêve qu’elle n’avait jamais cru réalisable. Continuer de vivre dans Le Cirque et y fonder son foyer. Elle se dévouait depuis toujours pour les autres, se donnait à fond dans ce qu’elle entreprenait pour ne pas décevoir les autres et ne pas être obligée de quitter son village natal.

Pourra-t-elle jamais continuer à vivre comme avant, d’être assez forte pour renoncer à Ary?? Pourra-t-elle accepter qu’il redescende dans les bas et l’oublier?? Oublier leurs sentiments, oublier toutes ces sensations nouvelles qu’elle découvrait et qu’elle avait encore à découvrir?? Oublier ce qu’est la bonté, la force, la présence d’un homme tel que lui à ses côtés?? Tirer un trait sur cet amour qui les emportait déjà malgré eux vers des horizons nouveaux, en serait-elle capable?? Et pour quelles raisons?? Parce qu’elle s’obstinait à s’attacher à des détails et fermait les yeux sur ce qui importait le plus. Mais aussi, parce qu’elle avait peur. Peur de le décevoir, peur de ne pas être assez bien pour lui, peur qu’il ne la méprise un jour. Elle ressemblait à toutes ces montagnes autour du Cirque?: embrumée dans la tête, noyée sous un brouillard de pensées, alors qu’au milieu, dans son cœur, il y avait la vie, l’amour. Elle devait émerger de ces brumes pour trouver son bonheur.