La parenthèse de Nathaniel Vigouroux

Synopsis :

Il est parfois difficile de s’accepter tel que l’on est et de donner un sens à ses émotions, car pour cela, il faudrait au préalable se connaître et pouvoir se comprendre.

Théo, un trentenaire à l’enfance compliquée, est doté d’une sensibilité à fleur de peau. Il partage à mi-temps une vie de couple avec Christelle, une amie de lycée. Mais un jour, il croise par hasard le regard d’un inconnu sur une ligne du métro parisien, et voilà ses émotions qui explosent. Théo saura-t-il mettre des mots sur l’attirance qu’il éprouve pour cet homme et accepter d’aimer autrement ?

Le jeune homme, troublé par le désir, et empêtré dans les doutes qui l’assaillent, voyagera de Paris à Milan à la recherche de cet inconnu dont il ne sait rien. Il parviendra pourtant à connaître son prénom : Giacomo…

Les deux hommes finiront-ils par se rencontrer ?

Extraits :

Extrait 1

Enfant, puis adolescent, Théo souffrit d’un déficit affectif au point d’afficher une profonde méfiance envers le monde des adultes. C’est le syndrome des chevaux de bois qui parfois le hante, les chevaux de bois du manège, où la mère emmenait les enfants pour les grandes occasions. Son attraction en était les superbes destriers sur lesquels les gamins les plus habiles pouvaient décrocher des anneaux à chaque tour de manège, un tournevis dans la main tourné vers la cible. Théo tendait son bras, puis, indécis, il le rétractait au dernier moment. Avec le temps pourtant, le garçon devint plus hardi, et il lui arrivait de remporter un maximum d’anneaux. Une pancarte à l’entrée du manège avertissait : on gagne à tous les coups, mais jamais, le garçon ne repartait avec son cadeau. Le manège n’offrait pas de récompense aux enfants adroits… Théo s’était toujours demandé la raison pour laquelle les adultes ne tenaient pas leurs promesses. Le garçonnet n’avait jamais interpelé sa mère lorsque la famille s’en retournait à la maison, les mains vides, l’esprit tourneboulé, et la mère n’avait jamais rien fait pour soulager sa frustration.

Maman, pourquoi ne m’avoir jamais dit : je t’aime… 

Extrait 2

Les deux hommes suivirent finalement le chemin qui accéda à une vaste et splendide plage sauvage cernée de dunes naturelles. Ils se dévêtirent rapidement. Clément s’amusa de l’embarras marqué par le garçon et il taquina sa timidité. L’homme reluqua Théo de la tête aux pieds avant de le rassurer sur sa virilité. Il se fit convainquant et Théo rasséréné lui retourna cet excès de complaisance, tout en ajoutant qu’il devrait faire attention à ses kilos superflus. En vérité, le jeune homme était confus voire désorienté. Il regretta ses propos insipides au moment même où il les prononçait. Cet homme nu à ses côtés, les pieds dans le sable, le sexe lourd et le cœur généreux avait offert son amitié à un gringalet prétentieux, incapable d’entrouvrir le sien. La soudaine connivence qui les liait l’avait valorisé. Les échanges, la bienveillance et le partage d’un zeste de sa vie lui avaient permis de se maintenir vivant. C’était un moment si magique que Théo aurait préféré tendre les bras vers cet homme pour se réfugier dans les siens en signe de reconnaissance, mais ni le geste ni la parole ne vinrent traduire ce qu’il ressentait au plus profond de lui. Puis, comme pour ajouter encore de la confusion à la confusion, la nudité sans fard de son ami exhuma l’espace d’un éclair celle du père dévoilée dans l’entrebâillement de la salle de bain alors qu’il rentrait dans l’adolescence, une image furtive qu’il aurait bien voulu dissiper à tout jamais. Théo railla ses formes : une petite gueule juvénile, limite androgyne, des bras ultra fins et un corps d’éphèbe lui renvoyaient son immaturité psychique. À trente ans passés, il était plus que temps de franchir une étape, celle qui allait le faire grandir, panser les blessures du passé et ressembler à l’autre, à cet homme qui l’entraînait vers l’océan pour piquer une tête dans l’eau fraîche, un adulte, un Adulte avec un grand A…

Extrait 3

Le jeune homme n’aime pas que les choses s’emballent. Avec les femmes, il avait surtout préféré l’attente et les adieux à l’instant pourtant jouissif de l’amour abouti, la quête hypothétique du Graal plutôt que l’épée Durandal brandie bien haut par le preux chevalier Roland. Théo était amoureux de Christelle, du moins le pensait-il, mais aujourd’hui pourtant, il ressentait l’irrésistible envie de devenir le familier d’un homme, la nécessité de donner et recevoir, de toucher et caresser, de partager et s’abandonner ; une émotion qui le perturbait grave. Il avait beau installer ses projets de vie sur le sol parisien, c’était à Milan, en compagnie du ténébreux Giacomo que ses fantasmes se réalisaient. La recherche d’une chimérique histoire d’amour avec un compagnon parfait, le coup de foudre démoniaque que le très intuitif Clément avait décelé, les frissons physiques que le jeune Italien lui offrait par procuration, ce chamboulement désormais assumé le chauffait jusqu’à le consumer. Il n’avait pas échoué sur le plan professionnel, il devait réussir sa vie sentimentale.

Côté finance, il n’aurait aucun mal à payer le billet d’avion et à séjourner quelques temps dans un hôtel trois étoiles de la ville. Il avait d’emblée repoussé l’idée de cohabiter avec son futur compagnon. Je ne veux pas déranger, pensa-t-il, avant de se reprendre : il est trop tôt, n’anticipons rien, et puis je ne couche pas le premier soir !

Il quittera son hôtel et tournera en rond dans les rues de Milan jusqu’à l’heure de la sortie des bureaux. Il longera les vitrines luxueuses du centre et poussera sans doute la porte d’une librairie ; il observera les passants et les dévisagera même. Il savait déjà qu’il aimerait Milan, cette grande métropole du Nord. Théo prétendait à ses amis vouloir couler une vie tranquille dans une vallée alpestre ou sur les bords de la grande bleue, mais en vérité, il avait toujours vécu en ville, et la grande ville, ça lui plaît trop. Vers les cinq heures de l’après-midi, il s’installera à la terrasse d’un café qui jouxte le siège social d’où sortira Giacomo. Il n’aura plus qu’à l’attendre et s’avancer vers lui. Mais auparavant, il comptera les heures, les minutes et les secondes à guetter les allées et venues du personnel. Il devra probablement enchainer les apéros, parcourir et parcourir encore les revues achetées à l’aéroport, le regard rivé vers la sortie. L’attente sera interminable…

Théo soudain se trouva beau, désirable et désiré. Il était trop sévère avec lui-même, il se supportait sans vraiment s’accepter. C’était l’image du père, la peau aujourd’hui fanée et défraîchie qui se reflétait dans le miroir et non sa belle personnalité, celle d’un jeune homme prometteur et plein d’allant. À compter de ce jour, promis, juré, craché, Théo se regardera dans la glace d’une toute autre manière. Il vanta déjà son corps svelte, débarrassé de ses imperfections, sa démarche élancée, la cheville étroite, le mollet nerveux, des cuisses fines prolongées par des fesses dodues que tous appellent un cul. Désormais, Théo suivra les conseils de sa compagne : il s’habillera plus classe, plus fun, mais aussi plus sexy avec des fringues propres à valoriser ses formes. Ça plaira sûrement à Giacomo…